• Samuel Bidaud

    Samuel BidaudSamuel Bidaud

    Situation actuelle : allocataire de recherche à l'Université de Bourgogne

    Titre de la Thèse : Le concept linguistique de vicariance

    Directeur de la thèse : Philippe Monneret

    Le concept de vicariance a été très peu étudié jusqu'à maintenant, et la majorité des grammaires généralistes, si elles y consacrent quelques lignes, ne le font qu'en passant. De même, peu d'articles spécialisés ont été consacrés jusqu'à maintenant spécifiquement à ce problème linguistique (toutefois les articles et ouvrages consacrés à des problèmes connexes pourront m'aider et sont  nombreux).

     

        Il s'agira dans un premier temps de comparer l'utilisation qui est faite du terme vicariance dans les différentes grammaires traditionnelles, d'essayer de situer l'apparition de ce terme précis en linguistique, et de voir quelle est la définition prototypique de la vicariance. Je me situerai d'emblée dans l'histoire de la terminologie linguistique, à la fois française et romane, car j'irai consulter les grammaires des autres langues romanes afin d'avoir une perspective comparative (il sera en outre intéressant de voir si les grammaires portugaises et espagnoles, qui ne connaissent que l'emploi de « faire » vicariant et qui ignorent l'emploi du que vicariant, donnent de la vicariance une définition similaire à celle des grammaires françaises et italiennes, et si même ces grammaires connaissent ce concept).

     

        La perspective historique me permettra de reconstituer l'histoire du terme et d'en dégager une définition que je discuterai pour élargir la vicariance à un ensemble plus vaste que ce que la grammaire traditionnelle regroupe sous cette étiquette en général, à savoir le verbe faire dans des cas comme :  « Personne n'a, Madame, aimé comme je fais » (Molière, Le misanthrope, v. 524, cité par Gérard Moignet), et la conjonction que dans « S'il vient et qu'il fait beau, nous irons nous promener », où faire et que reprennent respectivement aimer et si.

     

        En effet, il conviendra de  bien voir d'emblée ce que l'on entend par vicariance. Doit-on limiter le terme à des emplois du verbe « faire » et de la conjonction « que » où ceux-ci reprennent sur le mode anaphorique un élément situé dans la phrase, comme dans les cas que je viens de citer? Ou alors, devra-t-on considérer que la vicariance concerne également les cas où le verbe faire ne reprend aucun élément de la phrase, mais où il est néanmoins là pour remplacer un autre terme, comme le suggère l'étymologie même de vicariance, ce qui remplace? Ainsi, devra-t-on considérer qu'une phrase comme : On a fait la Hongrie l'an dernier, est un emploi vicariant ou non? Ici le verbe faire remplace le verbe visiter, mais ce verbe visiter n'est récupérable que par inférence. Nous sommes ici en face d'un cas où il n'y pas de fonctionnement anaphorique véritable, puisque le terme remplacé n'est pas présent dans la phrase de la structure de surface, pour reprendre un terme de la grammaire générative. Mais il conviendra également, si l'on fait appel à une définition de la vicariance fondée sur l'idée de remplacement, de voir ce qui distingue l'anaphore de la vicariance, car dans une phrase comme : Max est venu. C'est un garçon très poli, un garçon remplace Max mais ne pourrait être considéré comme vicariant et doit être vu comme un simple anaphorique. En effet, il me semble, et c'est la piste que je développerai, que pour qu'il y ait vicariance il est nécessaire que cette dernière, qui remplit avant tout une fonction de substitution, soit inscrite dès le niveau de la langue, pour reprendre un concept saussurien, et non en discours. C'est là ce qui me permettra essentiellement de distinguer vicariance et anaphore. Toutefois, une telle définition de la vicariance obligera à élargir la définition traditionnelle, trop restreinte, qui en est donnée, et à englober sous l'étiquette de vicariance aussi bien des mots comme chose, qui peuvent reprendre n'importe quel terme présent dans la phrase, que les pronoms relatifs. En effet, quelle différence faire entre un pronom relatif et un que vicariant si l'on s'en tient au point de vue de leur fonction comme critère d'identification? Tous deux ont la possibilité inscrite en langue, dans le cinétisme de leur idéogénèse, c'est-à-dire dans le mouvement de construction par la pensée de leur sens, de se substituer par un phénomène d'abstraction sémantique à un terme de la phrase. C'est le cas par exemple dans un groupe comme : la fille que j'ai vue, où que remplace la fille et est subduit. C'est  la subduction qui sera d'ailleurs notre dernier critère de délimitation de la vicariance, car le « que » vicariant et le « faire » vicariant partagent le fait d'être subduits.

     

         On s'efforcera donc de dépasser d'emblée le technicisme des grammaires traditionnelles qui limitent la vicariance à 2 prototypes que rien ne sépare en réalité de cas comme ceux du pronom relatif ou du mot chose. Le sujet oriente donc vers une systématique des éléments de vicariance en français, espagnol, portugais et italien, à la manière dont Bernard Pottier avait traité, dans sa thèse de doctorat, de la systématique des éléments de relation : en effet, Bernard Pottier s'appuyait sur la fonction de relateur pour englober dans sa recherche aussi bien les prépositions que les conjonctions ou les diminutifs. C'est d'ailleurs en se généralisant que le sujet pourra trouver son plus grand intérêt.

     

        Je m'efforcerai après cette importante première partie consacrée à l'approche théorique et à la délimitation de notre concept de voir s'il est possible de fournir un classement des éléments de vicariance ou non.

     

         J'étudierai ensuite ces éléments dans une perspective essentiellement psychomécanique. Il s'agira notamment de reconstituer leur idéogénèse et de voir à quelle étape de cette dernière la vicariance devient possible. L'idéogénèse correspond à la construction du sens par la pensée. Je donnerai comme exemple le verbe faire. Dans son sens plein, ce dernier signifie fabriquer, comme dans : il a fait un meuble. Mais ce sens peut être atténué, abstrait : c'est le cas avec le faire vicariant dans une phrase comme : « personne n'a, Madame, aimé comme je fais », où le verbe faire conserve le simple sème d'activité qui lui est inhérent et qui peut lui faire remplacer presque n'importe quel verbe, comme l'a bien relevé Gérard Moignet.

     

        Je m'appuierai sur les études de Gustave Guillaume et Gérard Moignet, mais aussi de leurs continuateurs, Bernard Pottier ou Olivier Soutet, pour décrire le fonctionnement des pronoms relatifs, de la conjonction que, du mot chose, ou du verbe faire.

     

         Il s'agira à chaque fois de comparer les idéogénèses et fonctionnements des éléments vicariants en français, espagnol, portugais et italien. On devra également s'interroger afin de voir pourquoi il n'est pas possible pour le groupe ibéro-roman d'avoir une conjonction que vicariante, comme l'a souligné Thomas Verjans.

     

        Je rejoindrai dans une dernière grande partie la linguistique générale en voyant comment la vicariance répond à un principe d'économie du langage, selon la théorie fonctionnaliste d'André Martinet. En effet, il est évident que le grand usage qui est fait du verbe faire, du pronom relatif ou du mot chose permettent une grande économie en langue : ces mots qui sont en deçà des mots qu'ils remplacent dans la pensée sont ceux qui s'imposent les premiers au locuteur, permettant à ce dernier une économie de formulation. Ainsi si l'on observe cette phrase espagnole, tirée d'une série télévisée :  « No tenías que haberte gastado el dinero. No sé muy bien porqué lo hiciste », lo hiciste permet d'éviter la répétition de te gastaste todo el dinero. De même, dans cette phrase italienne tirée du roman de Raul Radice, Un matrimonio mancato : Poi si fece portare la corrispondenza in arrivo (à la réception), la lesse scambiando qualche parola col capo ufficio (chef de srevice) e indicando la soluzione delle pratiche (démarches) normali come il vice direttore aveva fatto con lui, aveva fatto reprend  indicando la soluzione delle pratiche normali.

     

        Je soulignerai également au passage que l'ensemble de ces mots vicariants, le pronom relatif, la conjonction que, le verbe faire ou le mots chose sont généralement des monosyllabes, au mieux des mots de 2 syllabes, ce qui me permettra de les relier à la loi de Zipf, selon laquelle les mots les plus fréquents dans la langue sont courts. C'est là encore un principe d'économie de la langue, dans la même perspective que le fonctionnalisme d'André Martinet et de son école.

     

        Reste à préciser quel sera mon corpus. Autant le dire, dans une recherche comme celle que je voudrais mener, j'ai tout intérêt à ne pas avoir de limite sinon celle là : je m' efforcerai de ne citer que des phrases attestées et m'interdirai de construire moi même mes propres exemples. Je ne négligerai pas les textes littéraires, même s'il est évident qu'en linguistique la langue orale est aussi importante, voire plus, que la langue littéraire. Je garderai toujours une perspective humaniste en tout cas : la langue ne sera pas séparée artificiellement des locuteurs qui la parlent ou l'écrivent, et je ne créerai pas de phrases détachées de tout contexte dans le seul but d'illustrer formellement ma thèse. 

     

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